Dans les zones rurales et urbaines africaines, l’accès à la formation agricole est un premier défi de taille pour les femmes. Les normes sociales, les responsabilités domestiques et les contraintes liées au genre s’érigent comme autant de barrières qui freinent leurs ambitions d’acquérir des compétences en agriculture, alors que les femmes sont souvent majoritaires dans les emplois agricoles. Dans de nombreux pays en développement, l’une des raisons de la sous-performance du secteur agricole est que les femmes n’ont pas les mêmes chances ni le même accès aux ressources que les hommes. Un meilleur accès aux ressources, dont la formation agricole, les rendrait plus productives. Il est nécessaire de combler ce fossé.

L’enjeu crucial d’intégrer le genre dans la FAR. 
Entretien avec Mame Bineta Fall, conseillère régionale en égalité des genres, SOCODEVI, Sénégal.

Comment identifier les contraintes liées au genre ?
Entretien avec Thaddée Yossa, expert genre, Cameroun, modérateur du séminaire international du Réseau FAR sur la prise en compte du genre dans la FAR.

Les stéréotypes de genre et les pressions sociétales

Evelyne vient d’une grande ville africaine où la répartition des rôles entre les hommes et les femmes est encore fortement marquée par les stéréotypes de genre. Lorsque Evelyne a exprimé son désir de se lancer dans l’agriculture, sa famille et ses amis ont été sceptiques. « C’est un métier d’homme, cela sera trop dur pour toi », a-t-elle souvent entendu. Dans son environnement urbain, où les femmes sont encore majoritairement cantonnées à des rôles domestiques ou à des emplois perçus comme moins exigeants physiquement, Evelyne a dû lutter pour trouver sa place en formation agricole.
Awa, quant à elle, vit dans une zone rurale isolée, où les normes culturelles sont encore plus rigides. A 20 ans elle est mère de deux enfants. Issue d’un village reculé, elle s’est retrouvée très tôt confrontée aux rôles traditionnels qui assignent les femmes aux tâches domestiques et familiales. Malgré son désir de faire de l’agriculture son métier, Awa a dû surmonter les représentations qui empêchent les femmes de devenir cheffe d’exploitation agricole. 

Temps passé sur le travail domestique et de soin non-rémunéré (en heure)

Source : https://genderdata.org/portal

L’autonomisation économique des femmes rurales est pourtant reconnue comme moyen de réduire la pauvreté rurale, d’améliorer l’égalité des sexes et de renforcer les performances du secteur agricole.

Comment surmonter les freins posés par la famille ? 
Entretien avec Ahou Victoire Kouassi, formatrice en agroécologie à Attinguié, Côte d’Ivoire.

Heureusement, des initiatives voient le jour pour faire évoluer les mentalités vers une plus grande égalité de genre

Dans certaines régions, des campagnes de sensibilisation sont menées auprès des familles, des centres de formation et des autorités locales. Il est en effet très important d’inclure les communautés, les autorités traditionnelles, les maris, pour  espérer avoir des changements sur les normes sociales qui peuvent parfois être contraignantes pour les femmes. Mettre en avant des modèles de réussite féminins dans l’agriculture peut être une solution pour encourager d’autres jeunes filles à se lancer dans l’agriculture, qui peut être rémunératrice à condition d’être bien formées au préalable.

Quelles approches dans les actions ONU Femmes ?
Entretien avec Alex Yao Kouassi, analyste programme ONU Femmes, Côte d’Ivoire.

Encourager la masculinité positive.
Entretien avec Mame Bineta Fall, conseillère régionale en égalité des genres, SOCODEVI, Sénégal.

Empowering Adolescent Girls through Safe Spaces and Accompanying Measures in Cote d’Ivoire (SWEDD). Policy research working paper du Gender Innovation Lab (Banque Mondiale), mars 2024

Les mariages et grossesses précoces : un frein à l'éducation

Awa, comme de nombreuses jeunes femmes dans les zones rurales, a dû interrompre sa scolarité après son mariage et sa première maternité. À 16 ans, elle était déjà mère. Dans son village, les mariages et grossesses précoces sont la norme, ce qui freine les jeunes filles pour accéder à l’éducation et à la formation professionnelle. « Je voulais continuer l’école, mais comment faire avec un petit enfant dans les bras?  », raconte-t-elle. Le manque de programmes de sensibilisation à la santé sexuelle et reproductive couplé aux habitudes culturelles prive souvent ces jeunes filles de la possibilité de planifier leur avenir. Faire évoluer les normes de genre en vigueur est complexe mais des actions de sensibilisation au genre impliquant les hommes permettent des changements de certaines pratiques dans les interactions hommes/femmes.

Les violences basées sur le genre (VBG) en milieu rural constituent un problème préoccupant, souvent exacerbé par des normes culturelles patriarcales et des inégalités structurelles. Mariages précoces ou forcés, violences conjugales et sexuelles, confiscation des ressources économiques… les femmes peuvent être victimes de plusieurs types de violences, physiques et psychologiques, chez elles, à l’extérieur ou lors des formations. Les conditions de travail précaires et l’accès limité aux ressources les rend économiquement dépendantes et vulnérables aux abus. Cette situation aggrave leur exposition aux VBG, car elles manquent de pouvoir décisionnel et de sécurité financière. Pour lutter efficacement contre ces violences, il est crucial d’améliorer l’accès à la justice pour les victimes, d’appliquer rigoureusement les lois existantes et de sensibiliser les communautés à l’égalité des genres.

Femmes mariées pour la première fois à l'âge de 15 ans
(% des femmes âgées de 20 à 24 ans)

Source : https://genderdata.worldbank.org

Combattre les violences économiques au sein des foyers.
Entretien avec Julien Mbaikagdjim, formateur, Réseau FAR Tchad.

Identifier les causes des peurs pour mieux faire avancer la question de l’égalité homme-femme.
Entretien avec Thaddée Yossa, expert genre, Cameroun, modérateur du séminaire international Réseau Far sur la prise en compte du genre dans la FAR.

Les violences basées sur le genre (VBG).
Entretien avec Alex Yao Kouassi, analyste programme ONU Femmes, Côte d’Ivoire.

Le manque de confiance en soi et l'absence de modèles féminins

Evelyne, malgré ses ambitions et sa détermination, a souvent douté de ses capacités à réussir dans un secteur perçu comme masculin. Elle n’avait presque aucun modèle féminin dans son entourage pour l’encourager à poursuivre son projet d’agriculture. 

Amina, quant à elle, a toujours vu les hommes de son village prendre les décisions agricoles. Cette absence de leadership féminin dans l’agriculture lui a fait croire que ce secteur n’était pas fait pour les femmes qualifiées. Se lancer dans une formation agricole semblait inutile.

Comment inciter les filles à venir dans la FAR ?
Entretien avec Véronique Dansou , agronome, formatrice et animatrice APC FAR Togo.

Pour résoudre ce problème d’absence de modèles et rendre les formations plus attractives pour les femmes, les centres de formation sensibilisés à ces questions commencent à mener des actions en faveur des filles et des femmes. Il s’agit par exemple d’intégrer des approches de recrutement plus inclusives : mise en place de quotas minimums de femmes à recruter en tant qu’apprenantes, développement de méthodes et d’outils adaptés pour les entretiens de sélection qui tiennent compte des réalités spécifiques vécues par les femmes (difficultés d’accès au financement ou au transport, statut social et marital). D’autres centres réduisent les frais d’inscription pour les filles, adaptent leur communication pour toucher davantage les familles, les autorités traditionnelles  et les réseaux de communication utilisés par les filles et les femmes, afin d’attirer davantage de femmes à suivre leur formation.  Aussi, des centres prennent conscience de l’importance de féminiser leur personnel enseignant et encadrant.

Quels quotas de filles dans les formations ?
Entretien avec Rovamalala Rasamihasimbola, responsable pédagogique collèges agricoles Fekama, Madagascar.

Certaines formations agricoles intègrent désormais des sensibilisations au genre et le développement de compétences transversales, comme l’estime de soi, la confiance en soi et le leadership féminin. Des femmes agricultrices, ayant réussi à surmonter les obstacles liés au genre, sont invitées à partager leurs expériences et à jouer un rôle de mentorat auprès des nouvelles générations. Encourager activement ces rôles féminins dans l’agriculture permet de lutter contre les stéréotypes et d’encourager plus de jeunes filles à s’engager dans ces filières.

Parcours inspirant

Certaines femmes, comme Rolande Kouamé, décident de changer de voie professionnelle pour se lancer dans l’agriculture. Motivée par les débouchés économiques qu’offre la banane plantain, Rolande a choisi de se former en travaillant dans une plantation en Côte d’Ivoire avant de pouvoir monter sa propre exploitation.

Les contraintes liées aux responsabilités domestiques et à la mobilité

Awa et Amina, toutes deux mères de famille, ont été particulièrement confrontées aux contraintes domestiques qui limitent leur capacité à suivre une formation. Dans la région où vit Awa, les formations agricoles sont rarement proposées aux femmes et sont souvent dispensées dans des lieux éloignés de leur domicile. Cela lui impose des choix difficiles entre ses responsabilités de mère et ses aspirations personnelles et professionnelles.

Des solutions émergent peu à peu pour alléger ces contraintes. Certains centres de formation agricole offrent désormais des services de garde d’enfants (Expérience d’Enabel au Niger, mise en valeur par le réseau FAR lors du séminaire FAR et genre), permettant aux mères comme Awa et Amina de suivre des cours tout en sachant que leurs enfants sont pris en charge. En outre, des bourses couvrant les frais de transport et l’organisation de formations décentralisées, proches du lieu de résidence, réduisent les barrières liées à la mobilité. Ces initiatives, bien qu’encore limitées, apportent un soulagement crucial pour les femmes rurales.

Le niveau scolaire et la langue d'enseignement

Le dernier recensement dans l’agriculture au Sénégal a montré que l’analphabétisme des femmes était de l’ordre de 93% contre 70% chez les hommes.

Awa, dont le niveau scolaire est très faible, a dû affronter un obstacle supplémentaire : l’accès limité aux formations nécessitant des compétences en lecture et en calcul. Le manque de maîtrise de la langue d’enseignement, utilisée dans les cours agricoles, est également une barrière pour de nombreuses femmes rurales.

C’est pourquoi certaines structures proposent des cours d’alphabétisation et de mise à niveau préalable avant d’intégrer les programmes agricoles.

Ces cours, adaptés aux réalités locales, permettent aux femmes comme Awa de suivre des formations tout en renforçant leurs compétences de base, leur offrant ainsi une meilleure chance de réussir.

Impact de l’alphabétisation au Tchad.
Entretien avec Djasrangar Djamebeye, coordinateur AFDI Tchad.

Vers une agriculture plus inclusive et féminisée

L’histoire croisée d’Evelyne, Awa et Amina illustre les multiples obstacles que rencontrent les femmes africaines pour accéder à la formation agricole. Pourtant, à travers des initiatives de sensibilisation, des programmes adaptés aux réalités des femmes rurales et un soutien institutionnel croissant, des solutions émergent. En offrant aux femmes les moyens de se former, en offrant aux communautés la possibilité de faire évoluer les mentalités et en invitant les femmes à participer activement au développement agricole, une agriculture plus inclusive et durable se dessine progressivement.

Comment intégrer le genre dès le recrutement ?
Entretien avec Pierre Zilé Kouassi, coordonnateur Plateforme de Services de Yopougon, Côte d’Ivoire.

Réalisé par Inter-réseaux Développement rural

 

Janvier 2025