Accéder à une formation agricole est une première victoire mais une fois inscrites, Evelyne, Awa et Amina, comme tant d’autres femmes, découvrent que les défis ne s’arrêtent pas à la porte des centres de formation. Les obstacles se déplacent et s’insinuent dans les interactions en classe, dans les contenus pédagogiques ; les infrastructures et les responsabilités familiales créent des difficultés qui freinent le maintien des femmes dans leur parcours de formation. À travers les récits croisés de nos personnages, nous explorons les défis persistants et les solutions qui, doucement, changent la donne.

La prise de parole limitée des femmes

Dès son premier jour au centre de formation, Evelyne a ressenti l’inconfort d’être l’une des rares femmes dans une classe majoritairement masculine. Issue d’une grande ville africaine, elle avait l’habitude de voir les hommes monopoliser les conversations, la situation se répétait en milieu rural. « Les élèves hommes prenaient les décisions et se distribuaient les travaux manuels. On nous demandait surtout de prendre des notes ou de préparer les outils. »

Amina a rencontré des difficultés similaires. « Quand il y avait des questions sur les machines ou la gestion de grandes cultures, c’étaient les hommes qui monopolisaient la parole », se souvient-elle. Issa, le mari d’Amina, n’avait pas pris conscience de ce déséquilibre, alors qu’il suivait la même formation. Il n’avait jamais pensé à ce type de difficultés rencontrées par les femmes dans un environnement dominé par les hommes.

Effectif des apprenant.es pour la formation en agropastoral à SICHEM (2015-23)

Source : Éléa Fournier. Prendre en compte le genre pour améliorer l’accès, le maintien et l’insertion post- formation des filles et des femmes dans la Formation Agricole et Rurale : Analyse comparative dans 3 Centres de Formation au Togo. Agriculture, économie et politique. 2023.

Pour remédier à cette situation, certains centres de formation ont commencé à mettre en place des groupes de discussion et d’entraide spécifiques aux femmes. Ces espaces leur permettent de s’exprimer plus librement et de partager leurs expériences en toute confiance. En parallèle, des efforts sont déployés pour sensibiliser les formateurs à l’importance de donner la parole de manière équitable et de favoriser les contributions féminines. Certains programmes incluent également des consignes explicites pour répartir les rôles dans les travaux de groupe, encourageant les femmes à prendre des responsabilités de leadership. D’autres centres encouragent la création de réseaux entre étudiantes. Ces réseaux permettent aux femmes de se soutenir mutuellement, de renforcer leur motivation et leur persévérance.

Des contenus pédagogiques souvent inadaptés aux besoins des femmes

Awa a rapidement constaté que sa formation agricole ne prenait pas en compte certaines réalités spécifiques aux femmes. Les modules mettent souvent l’accent sur la production au détriment de l’ensemble de la chaîne de valeur, comme par exemple la transformation qui vient souvent compléter l’activité des femmes. Un matériel adapté, comme de petites machines agricoles faciles à manier pour les femmes, n’est pas souvent proposé dans les centres de formation. Or, pour des femmes comme Evelyne, qui aspirent à dépasser les rôles traditionnels et à s’investir pleinement dans la gestion de l’exploitation, ces lacunes constituent un obstacle à leur progression. « J’ai besoin de savoir comment gérer efficacement ma petite exploitation.»

Un parcours de reconversion vers l’élevage. 
Entretien avec Anicette Ahira Koutouanbié, productrice de poulets et de lapins, Songon, Côte d’Ivoire.

Pour pallier ces insuffisances, des réformes commencent à être mises en œuvre dans certaines régions. Les centres de formation repensent leurs contenus pour les adapter aux besoins des femmes, en intégrant par exemple dans des formations techniques des formations sur l’hygiène et la sécurité. Par ailleurs, des exemples de réussite féminins sont intégrés aux cours, montrant que les femmes peuvent exceller dans tous les aspects de l’agriculture, y compris les tâches traditionnellement perçues comme masculines (conduite de tracteurs par exemple).  Ces initiatives, bien qu’encore limitées, permettent aux femmes de s’identifier à des modèles de réussite et de s’imaginer à la tête de leur propre exploitation, tout en bénéficiant d’une formation adaptée.

Violence, harcèlement et manque de sécurité dans les centres de formation

Le problème de la sécurité est une préoccupation constante pour les femmes en formation. Awa, qui doit parcourir de longues distances pour se rendre au centre, craint souvent pour sa sécurité sur les routes. « Il n’y a pas toujours de transports disponibles, et le chemin est long. Je dois parfois partir tôt le matin et rentrer tard le soir. J’ai peur des agressions, et je sais que d’autres femmes ont déjà eu des problèmes. » Ce manque de sécurité est aggravé par l’absence d’infrastructures appropriées dans certains centres, où les femmes se sentent vulnérables, non seulement sur les trajets, mais aussi au sein même des établissements. Par exemple, des toilettes réservées aux femmes et qui ferment à clé ne sont malheureusement pas fréquentes. Les sanitaires sont parfois insuffisants ou mal entretenus, et les internats, quand ils existent, ne sont pas sécurisés pour les étudiantes. 

Evelyne a également été confrontée à des comportements inappropriés de la part de certains hommes dans son centre. « Il m’est arrivé de recevoir des remarques déplacées en classe, ou de me faire suivre en rentrant chez moi.» Le harcèlement sexuel, bien qu’il soit rarement signalé par les femmes par peur des représailles ou de l’indifférence, est un problème persistant dans de nombreux établissements.

 

Pour améliorer cette situation, certains centres de formation commencent à moderniser leurs infrastructures, en développant des sanitaires séparés et en nombre suffisant, et en construisant des internats sécurisés pour les femmes. Par ailleurs, des investissements sont faits pour moderniser les ateliers pédagogiques, en équipant les centres de machines adaptées et de nouveaux outils pour rendre le travail agricole plus efficace et moins pénible. Ces améliorations, bien qu’encore limitées, sont cruciales pour garantir une formation de qualité aux femmes agricultrices.

Face aux violences, plusieurs centres de formation ont mis en place des codes de conduite stricts pour lutter contre la violence physique et psychologique, ainsi que contre le harcèlement sexuel. Ils intègrent cela dans leur règlement intérieur et mettent en place des systèmes de gestion des plaintes et de prise en charge des victimes. Des cellules d’écoute sont créées pour offrir un soutien aux victimes, et des boîtes à suggestions anonymes permettent de dénoncer les comportements inappropriés sans crainte de représailles. 

Par ailleurs, certaines formations renforcent la sécurité sur les trajets en organisant des services de transport pour les femmes, réduisant ainsi le risque d’agressions. Ces mesures visent à créer un environnement plus sûr et propice à l’apprentissage, permettant à des femmes comme Evelyne, Amina et Awa de poursuivre leur formation sans craindre pour leur sécurité.

 

S’attaquer aux violences sexuelles. 
Entretien avec Thaddée Yossa, expert genre, Cameroun, modérateur du séminaire international du Réseau FAR.

Former à la collecte d’informations sur les violences basées sur le genre. 
Entretien avec Léa Rouanet, économiste au Laboratoire d’innovation sur le genre (Gender Innovation Lab) de la Banque mondiale.

La maternité : cause d'abandon ou de discrimination dans la formation

A Madagascar, 40% des filles n’achèvent pas leur formation de 3 ans en collège agricole pour cause de mariage ou grossesse.

La maternité est une autre barrière majeure pour les femmes en formation. Dans certains centres, la grossesse est perçue comme une cause d’abandon légitime. Amina, déjà mère d’un enfant, a craint d’être exclue lorsqu’elle est tombée enceinte pendant sa formation. « Je me suis dit que c’était fini pour moi, que je devais abandonner. » Cette pression sociale, qui repose sur l’idée que les femmes enceintes doivent se consacrer exclusivement à leur rôle de mère, prive de nombreuses femmes de la possibilité de terminer leur formation.

Pour pallier ces abandons forcés, certains centres de formation commencent à intégrer des congés de maternité dans leurs programmes. Cela permet aux femmes enceintes de suspendre temporairement leur formation et de la reprendre après la naissance de leur enfant. Ces mesures sont essentielles pour éviter que la maternité ne devienne un obstacle insurmontable à la réussite des femmes dans le domaine agricole. Des crèches sont également mises à disposition dans certains centres, permettant aux jeunes mères de suivre les cours tout en assurant la garde de leurs enfants.

Le manque de formatrices féminines

L’absence de formatrices féminines est un problème qui affecte la motivation des femmes en formation. Amina, en particulier, a noté ce déséquilibre dans son centre de formation. « Il y avait très peu de femmes enseignantes. Je me suis demandé pourquoi il n’y en avait pas plus. » Lorsque des femmes enseignent, elles peuvent être confrontées à certaines résistances d’étudiants hommes. Evelyne a observé ce phénomène dans son centre. « Les hommes ne respectent pas toujours l’autorité des formatrices. Ils les écoutent moins et questionnent souvent leurs compétences. »

Au Togo, au centre SICHEM, sur 21 formateurs, seulement 5 étaient des femmes selon l’organigramme. Au CFER YMCA et au CIDAP, il n’y avait aucune femme formatrice si ce n’est ponctuellement.

Au Cameroun, dans les établissements du programme d’Appui à la rénovation et au développement de la formation professionnelle dans les secteurs de l’agriculture de l’élevage et de la pêche (Afop), les effectifs de moniteurs comptent désormais 40% de monitrices ; 45% de monitrices sont conseillères à l’insertion. Résultats de la stratégie genre mise en place depuis 2012 dans les dispositifs de formation.  

Pour encourager les femmes à se former et à prendre confiance, il est essentiel de recruter davantage de formatrices dans les centres agricoles. Cela non seulement permet de diversifier les approches pédagogiques, mais aussi d’offrir aux étudiantes des modèles de réussite féminins. En parallèle, des efforts doivent être faits pour sensibiliser les étudiants, hommes et femmes, à l’importance de respecter l’autorité des enseignantes, quel que soit leur sexe. Des formations spécifiques sont également mises en place pour renforcer les compétences en gestion de classe des formatrices, et des incitations financières sont parfois proposées pour attirer plus de femmes dans les postes d’enseignement agricole.

Le poids des représentations masculines. 
Entretien avec Ahou Victoire Kouassi, formatrice en agroécologie à Attinguié, Côte d’Ivoire.

Le rôle à jouer des centres de formation.
Entretien avec Véronique Dansou, agronome, formatrice et animatrice APC FAR Togo.

Vers une formation agricole plus attractive pour les couples

Amina a bénéficié d’une formation agricole en couple, stratégie de plus en plus proposée aux femmes productrices agricoles et leurs conjoints. Les femmes sont intégrées au formation sur la gestion de l’exploitation et sur les techniques agricoles. Les calendriers et les lieux de déroulement des formations prennent en compte les contraintes des hommes et des femmes.

Ce type de démarche permet l’intégration de l’égalité des genres dans les formations et dans les ménages. Son mari Issa a mieux compris l’avantage d’impliquer Amina dans les prises de décisions et la gestion des ressources familiales. Cette approche innovante basée sur la participation par couple/binôme dans les formations obtient des résultats très prometteurs, avec un taux de participation des femmes atteignant 92,7% pour l’expérience des champs-école SOCODEVI (Expérience Réseau Far).

Les histoires d’Evelyne, Awa et Amina illustrent les multiples défis auxquels sont confrontées les femmes dans les centres de formation agricole. Les normes sociales, les stéréotypes de genre, les violences et les infrastructures inadéquates sont autant d’obstacles qui limitent leur participation active et leur progression. Cependant, des solutions commencent à émerger : des services de garde d’enfants, des groupes d’entraide, des infrastructures modernisées et des contenus pédagogiques adaptés. Il est essentiel que ces initiatives se généralisent et que des efforts constants soient faits pour rendre les centres de formation plus accueillants, sécurisés et adaptés aux besoins spécifiques des femmes. L’agriculture est un secteur vital pour le développement de nombreuses régions, et l’implication pleine et entière des femmes est indispensable à sa réussite.

Les résultats encourageants de la formation de couples en Côte d’Ivoire.
Entretien avec Léa Rouannet, Économiste principale au Laboratoire d’innovation sur le genre (Gender Innovation Lab) de la Banque mondiale.

L’approche couple pour maintenir les femmes dans les formations. 
Entretien avec Mame Bineta Fall, conseillère régionale en égalité des genres, SOCODEVI, Sénégal.

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Janvier 2025