Une formation agricole ? Et après ?
Après avoir décroché leur diplôme agricole, Evelyne, Awa et Amina se retrouvent plongées dans la réalité du monde post-formation. Si elles ont acquis de solides compétences techniques et théoriques, leur parcours professionnel est désormais jonché de nouveaux obstacles. Que ce soit l’accès aux ressources financières et foncières, la persistance des normes sociales, ou la difficulté à s’intégrer dans des réseaux professionnels dominés par les hommes, chaque femme fait face à des contraintes spécifiques en fonction de son environnement.
L'accès limité aux ressources foncières, financières et productives
Evelyne a toujours rêvé de créer sa propre entreprise agricole. Une fois son diplôme en poche, elle s’est mise en quête de financements pour acheter ses premiers équipements. Mais très vite, elle s’est heurtée à une réalité glaçante : en tant que jeune femme, accéder aux ressources financières et productives est un parcours du combattant. « Les banques me demandaient des garanties, comme un terrain, que je n’avais pas. On me disait que je n’avais pas assez d’expérience ou que l’agriculture n’était pas un secteur sûr pour investir pour une jeune femme », raconte Evelyne.
De son côté, Amina, qui gère une exploitation avec son mari Issa, a également ressenti l’inégalité dans l’accès aux ressources financières. Elle se voyait constamment renvoyée à son rôle d’épouse, comme si sa légitimité reposait uniquement sur son mari. « Quand je suis allée solliciter un prêt pour moderniser notre exploitation, on m’a demandé de faire venir mon mari. Ils refusaient de me considérer comme une gestionnaire à part entière ». Pourtant Issa, sensibilisé aux questions d’égalité de genre lors de leur formation commune, l’encourage à prendre plus de décisions financières. Pour pallier ces obstacles, Amina a rejoint une coopérative féminine qui aide les femmes à accéder à des informations, des formations, des techniques agricoles innovantes et à obtenir des ressources financières. Cela lui permet de partager ses ressources et ses contraintes avec d’autres femmes, et de bénéficier d’un soutien continu.
Pour Evelyne, les solutions sont apparues sous la forme de programmes de microfinance spécialement conçus pour les jeunes femmes. Ces programmes, mis en place par des ONG et soutenus par des institutions locales, proposent des prêts à faibles taux d’intérêt et des fonds de garantie pour compenser l’absence de capital de départ. « J’ai finalement réussi à obtenir un petit prêt pour acheter mes premières semences et commencer à cultiver des légumes » raconte-t-elle.
Pourcentage de la population de plus de 15 ans possédant un compte en banque
Source : Banque Mondiale, Global Findex
Sans soutien, pas de terres ?
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Les lois coutumières et l'accès aux terres agricoles
L’accès à la terre est une question cruciale pour toutes les femmes formées à l’agriculture. Les lois coutumières et normes traditionnelles rendent souvent difficile l’accès à la terre pour les femmes, car souvent, ce sont les hommes qui héritent des terres. Awa est la plus touchée par cette réalité. Dans son village, les femmes ne peuvent pas posséder de terre, et même après sa formation, elle reste dépendante des hommes de sa famille pour pouvoir cultiver. « Je sais comment améliorer les cultures, je connais les techniques, mais sans terre à moi, c’est impossible de planifier quoi que ce soit à long terme », explique-t-elle, découragée.

Evelyne, bien que vivant en milieu urbain, fait face à un défi similaire, elle se heurte au coût exorbitant des terres dans sa région. « Les prix des terrains sont inaccessibles, surtout pour quelqu’un qui commence tout juste. Je n’ai pu avoir accès à une terre agricole que grâce au soutien de mon centre de formation», dit-elle.
Amina, elle, se bat pour que son rôle de co-gérante de l’exploitation soit reconnu, et que la terre soit considérée comme un bien partagé. « Même si nous travaillons ensemble, la terre reste légalement au nom d’Issa. Cela me place toujours en position d’infériorité dans les décisions concernant l’exploitation », confie Amina.
Des initiatives pour remédier à ces inégalités foncières commencent à émerger. Dans certaines régions, des réformes foncières sont mises en œuvre, garantissant un accès équitable aux terres agricoles, notamment par le biais des Zones d’Aménagement Agricole Planifiées (ZAAP). Ces zones allouent des quotas de 40 % de bénéficiaires féminines, assurant ainsi que des femmes comme Awa puissent enfin posséder leur propre terre. « Si je pouvais obtenir une parcelle à moi grâce à ces programmes, tout changerait. Je pourrais enfin construire quelque chose de durable », espère Awa.
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Les responsabilités familiales et les normes sociales
Après leur formation, toutes les trois se sont heurtées aux normes sociales qui poussent les femmes à privilégier leur rôle de mère et d’épouse au détriment de leur carrière agricole. Pour Awa, la pression familiale est omniprésente. « Ma famille me dit que je devrais rester à la maison et m’occuper des enfants. » Amina fait face à des attentes similaires. « Les membres de la communauté continuent de me voir comme l’épouse de Issa et non comme son associée».
Pour Evelyne, la pression est différente mais tout aussi pesante. Célibataire sans enfants, « ma famille me demande régulièrement pourquoi je ne cherche pas à me marier. » Cette pression sociale l’isole et la pousse parfois à remettre en question ses choix.
Pour répondre à ces contraintes, des programmes de sensibilisation sont mis en place pour valoriser l’importance du travail des femmes dans l’agriculture et pour aider les familles à comprendre qu’il est possible de combiner vie professionnelle et familiale. Dans certaines régions, des services de garde d’enfants sont proposés pour permettre aux femmes de continuer à travailler sans sacrifier leurs responsabilités familiales.
L'intégration dans les réseaux professionnels et les discriminations sur le marché du travail
L’intégration dans les réseaux professionnels agricoles est une autre barrière majeure pour les femmes après leur formation. Amina, bien qu’elle travaille main dans la main avec Issa, a du mal à s’imposer dans les groupes d’agriculteurs dominés par les hommes. « Quand je vais seule à des réunions, on me regarde toujours comme si je n’avais rien à y faire. Les décisions sont prises sans mon avis », déplore-t-elle. Cela la pousse parfois à s’en remettre à Issa, qui est plus facilement accepté dans ces cercles professionnels.
Evelyne, de son côté, tente de s’intégrer dans les réseaux agricoles urbains, mais elle se heurte à des préjugés similaires. « Je suis souvent la seule femme dans les réunions, et on me considère comme une étrangère. Il est très difficile de se faire entendre, et encore plus de trouver des partenaires commerciaux », explique-t-elle.
Chercher du travail implique parfois de se retrouver face à un harcèlement caractérisé pouvant aller très loin. Mais qu’elles soient salariées ou cheffes d’exploitation, les femmes agricultrices ne peuvent oublier qu’être seule dans un champ les expose à de possibles comportements déviants, voire des violences, de la part de leurs collègues masculins, de leurs chefs ou d’inconnus.
Pour pallier ces difficultés, des réseaux féminins commencent à se développer. Ces associations offrent un espace de soutien et de partage d’expériences pour des femmes comme Evelyne, Awa et Amina.
Evelyne a rejoint une coopérative urbaine de jeunes femmes agricultrices. « C’est un vrai soulagement de pouvoir échanger avec d’autres femmes qui comprennent mes difficultés. Cela me donne la motivation de continuer, même quand les choses deviennent compliquées », confie-t-elle.
Awa, bien qu’isolée dans son village, participe également à un réseau de femmes agricultrices qui l’aide à renforcer sa position au sein de sa communauté. « Nous avons créé un groupe avec d’autres femmes, et ensemble, nous essayons de faire bouger les choses. On se soutient mutuellement, on partage des conseils et des ressources. Cela m’aide à ne pas me sentir seule dans ce combat. »
La formation continue et le conseil agricole
Vivant en milieu rural, Amina a constaté que les agents de vulgarisation agricole ont tendance à invisibiliser le rôle des femmes dans les exploitations agricoles. « Quand les agents viennent, ils parlent directement à mon mari. Je dois insister pour aborder certains sujets », confie-t-elle.
Ce problème est accentué par le fait que les femmes optent souvent pour des formations courtes, non diplômantes, moins exigeantes en termes de temps, mais qui limitent leurs opportunités professionnelles futures.
Pour remédier à cette situation, certaines initiatives visent à former spécifiquement les agents de vulgarisation agricole à répondre aux besoins des femmes agricultrices, qu’elles soient cheffes de ménage ou non. D’autres initiatives cherchent à augmenter le nombre de femmes parmi les agents de vulgarisation agricoles. Aussi, des programmes de formation continue et des modules de formation spécifiques répondant à certaines contraintes particulières de femmes dans certaines filières sont offerts aux femmes, leur permettant d’améliorer leurs compétences tout au long de leur carrière. Prendre en compte les besoins spécifiques des femmes dans les formations agricoles est un élément important pour améliorer l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’agriculture. Intégrer la question de l’égalité dans les programmes de formation est essentiel pour donner aux femmes les mêmes chances de réussite que leurs homologues masculins.
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Un chemin difficile mais des solutions émergent
Les parcours d’Evelyne, Awa et Amina montrent que, même après une formation agricole, les femmes continuent de faire face à des obstacles complexes, qu’il s’agisse de l’accès aux ressources, des normes sociales ou de la difficulté à s’intégrer dans des réseaux professionnels dominés par les hommes. Cependant, des solutions commencent à émerger, notamment à travers des programmes de microfinance, des réseaux féminins, des réformes foncières et des politiques de soutien aux mères de famille.
Pour que des femmes comme Evelyne, Awa et Amina puissent pleinement réaliser leur potentiel dans le secteur agricole, il est crucial de continuer à promouvoir ces initiatives et de renforcer le soutien aux femmes dans la gestion de leurs exploitations. Leur réussite est non seulement une question de justice sociale, mais aussi un levier clé pour le développement durable et inclusif des communautés rurales et urbaines africaines.



